Ardiouma Soma à propos du Patrimoine cinématographique africain : «On a plus de 5000 titres de films, malheureusement il n’existe pas encore de catalogue»
Le siège du Festival panafricain du cinéma
de Ouagadougou (Fespaco) abrite depuis 1995, la cinémathèque africaine de
Ouagadougou qui travaille pour la sauvegarde du patrimoine cinématographique
africain. Avant d’être depuis 2014 Délégué général du Fespaco, Ardiouma Soma a
été longtemps responsable de ce centre d’archivage du cinéma et de
l’audiovisuel africain. Dans une interview avec lui à Ouaga, il nous parle de
l’historique de cette cinémathèque et de l’état de ces archives mais également
du secret de la longévité du Fespaco, l’institution qui abrite le centre.
![]() |
|
Ardiouma Soma, Dg/Fespaco, ex responsable de la cinémathèque
africaine
|
Vous avez été longtemps responsable de la
cinémathèque africaine de Ouadadougou. Quelle est l’histoire de ce
centre ?
Au
départ, il y avait une cinémathèque au Burkina Faso depuis les années de
l’indépendance en 1960 parce qu’au Burkina Faso à l’instar de plusieurs pays
africains, le cinéma a été utilisé pour communiquer avec les populations
certainement à cause des diversités linguistiques. Il y a beaucoup de films
qui ont été faits à l’époque, les films d’éducation sur la santé, etc. Avec le
cinéma mobile, les films étaient diffusés dans l’ensemble des pays. Donc cette
cinémathèque existait et elle a été transférée au Fespaco à partir des années 1980.
Le Burkina Faso a abrité le siège de la Fédération panafricaine des cinéastes après
le congrès de 1985 qui s’est déroulé à Ouagadougou avec le Président Thomas
Sankara qui a décidé de prendre en charge la Fepaci. C’est avec la Fepaci que
le Fespaco a décidé en 1989 de lancer la cinémathèque africaine. La Fepaci a
permis d’obtenir l’autorisation des cinéastes africains pour obtenir les copies
des films. C’est comme ça que cette archive à commencer avec l’inauguration du
centre de conservation en 1995. Avec le peu de moyen qu’on a, on a réussi à
construire ce centre et on met l’accent sur la collecte.
Quel est le contenu aujourd’hui ?
Aujourd’hui,
on a une filmographie assez importante sur le continent africain ; on a
plus de 5000 titres de films. Malheureusement il n’existe pas encore de catalogue
avec l’ensemble de ces films. Le Fespaco est une base importante de
collecte du patrimoine filmique africain à cause du simple fai que tous les
deux ans, c’est des centaines de films africains qui sont inscrits et constituent
un patrimoine assez important.
Est-ce que ce patrimoine est
accessible au public ?
Il
ne l’est pas pour le grand public. Pour qu’il soit accessible au grand public
il faut tout un travail de dépouillement, de traitement, de numérisation. Cela
n’est pas possible pour le moment. Mais il y a un accès aux professionnels que
vous êtes- les journalistes-. Ceux qui viennent vers nous arrivent à trouver
satisfaction. Au-delà des films il y a tous ces éléments non film qui
passent au Fespaco autour du cinéma africain, que ça soit les actes des colloques,
les coupures de presses, les revues, il y a une documentation assez importante.
Là aussi ce n’est pas ouvert au grand public mais les consultations organisées
sont possibles et nous sommes disposés à accueillir ceux qui ont des besoins
particuliers d’avoir accès à ces archives.
Comment ces archives sont-elles entretenues
?
Ces
archives, j’avoue, ne sont pas bien organisées pour le moment parce qu’il y a un
besoin financier pour pouvoir déployer tout ce patrimoine et le mettre en
valeur. On a collecté mais la difficulté c’est dans la mise en valeur de
ce patrimoine. La mise en valeur c’est important. Il ne sert à rien d’accumuler
sans pouvoir mettre à la disposition du public. On fait ce qu’on peut avec
le peu de moyen qu’on a. Peut-être, d’autres viendront après pour faire le
travail de dépouillement, élaborer des catalogues, numériser, etc. La question
revient de plus en plus. Elle a fait récemment question de discussions au
dernier festival de Carthage parce que effectivement, l’Afrique, notre
continent a un très riche patrimoine cinématographique et audiovisuel qui ne va
pas seulement de la période où les africains se sont mis derrière les caméras
pour se filmer. Mais ça date du début du cinéma en 1895 parce que l ’Afrique
a été énormément filmée à plusieurs étapes. L’Afrique a été d’abord filmée par
les ethnologues, les chercheurs qui considéraient l’Afrique comme un terrain
d’expérimentation. L’Afrique a été ensuite filmée par les religieux, ceux qui
nous amenaient la bonne nouvelle. L’Afrique a été filmée par le colon pour
justifier la politique coloniale en occident pour pouvoir obtenir les
financements pour pouvoir développer cette politique de la colonisation ;
et pendant les deux guerres, l’Afrique a été filmée. Et même au niveau du
cinéma commercial, l’Afrique existe dans le patrimoine parce que le continent a
servi de décor aux grands studios de production en Angleterre et en Amérique
dans les années 40. Moi-même, il y a un film français qui a été tourné dans mon
village en 1949. Heureusement j’ai retrouvé les archives françaises. Et comme
disait Sembène, ces images sont très peu vues. Ceux qui sont en charge des
archives aujourd’hui en Europe ne programment jamais ces archives parce
qu’ils ont eux même honte de ces archives. La façon dont l’Afrique était montrée
avec les commentaires, ce n’est pas leur position aujourd’hui, mais nous ça
nous intéresse. On a besoin de ces archives pour nous connaitre ;
connaitre notre passé, mieux découvrir notre présent et mieux préparer notre
futur. Heureusement, les archives là existent et en bon état parce les archivistes
en occident les ont réhabilitées. Maintenant, il faut arriver à établir des collaborations
avec les archives occidentales pour ne pas parler de rapatriement mais que
l’Afrique puisse avoir accès à ce patrimoine.
Vous êtes depuis 2014, à la tête de
l’institution qui abrite ce centre d’archivage. C’est le Fespaco qui a déjà 47
ans . Quel est le secret de cette longévité ?
En
47 ans, le Fespaco s’est tenu de façon continue. Pour l’histoire, le festival a
commencé en 1969. C’était à partir d’une initiative privée de cinéphiles qui
assistaient aux séances de projection de films au Centre culturel français à
l’époque. C’est à partir de ce stock là que les cinéphiles burkinabè ont décidé
sur la base d’une association d’organiser ce qu’ils appellent à l’époque la
quinzaine du cinéma africain. Ils l’ont fait en 1969. En 1970, ils l’ont réitéré
et cela a pris tellement d’ampleur avec l’engouement du public qui pouvait enfin
voir ces films hors des murs du centre culturel français. C’était dans les
quartiers de la ville de Ouagadougou. A partir de 1972, le festival a été
institutionnalisé par l’Etat. Ce n’est pas un fait du hasard. Les plus
anciens vous diront que la fin des années 1960 correspondait à une période de
révolution intellectuelle en Afrique au niveau de la littérature, des arts et
de la culture. On se souvient du festival des arts nègres en 1966 et on se
souvient aussi de toute la politique de soutien des pays en lutte pour la
décolonisation avec l’Algérie en tête qui a aussi organisé le festival
panafricain en 1969. On se souvient que dans cette mouvance aussi, nos écrans
étaient dominés par les consortiums européens et le Burkina Faso a décidé en
1970 de nationaliser la distribution et l’exploitation cinématographique. Cette
décision a été applaudie par les cinéastes africains, avec Sembème Ousmane en
tête qui a réuni les cinéastes pour réagir face au boycott des consortiums qui
avaient décidé de boycotter le Burkina Faso. Ils –les cinéastes ndlr- ont pris
l’avion pour venir remettre leur copie de films au Chef de l’Etat pour que la
distribution et l’exploitation continuent au Burkina. Tout ça a contribué en
1972 à amener l’Etat à décider donc de proposer à Sembène et ses cadres,
d’institutionnaliser ce festival. En institutionnalisant, c’est comme si ce
pays prenait un engagement vis-à-vis des pays africains qui sont venus le
soutenir dans sa politique de nationalisation. Le Burkina a dit «à partir de ce moment, ce festival, je le
soutiens ; je crée et je finance pour vous un espace de promotion de votre
activité.» Tous les
gouvernements successifs du Burkina Faso ont tenu cet engagement. Je pense
aussi que les cinéastes africains expriment leur reconnaissance à ce pays pour
cet effort qui est fait quand on voit leur engouement autour de ce festival.
Ils ne négocient pas leur participation au Fespaco. Peut-être que la longévité
vient aussi du fait qu’il y a l’Etat qui se trouve derrière ce festival parce
que nous sommes des fonctionnaires de l’Etat et il y a un contrôle permanent au
quotidien de nos activités. Le Délégué général que je suis ne peut pas dépenser
un franc sans que ça ne passe au contrôle financier du ministère des finances,
etc. Cela constitue une garantie importante vis-à-vis des partenaires qui
apportent les différents financements. Il y a un engagement politique assez
fort de ce pays pour que ce festival soit pérenne et aussi l’engagement tout
simplement des cinéphiles.
Blaise Ahouansè

Commentaires
Enregistrer un commentaire