L’Aventure
ambiguë de Cheikh Hamidou Kane, classique des lettres africaines paru en
1961, nous trace l’itinéraire d’un jeune homme de la noblesse
peule, Samba Diallo, qu'on retire à son
Maître qui lui enseigne les écritures saintes du Coran dans la douleur mais
aussi dans la rigueur et l'extase mystique, pour le confier à l'école de la
colonisation d'où il sortira licencié de philosophie.
Cheik Hamidou Kane nous décrit
dans ce livre l'atmosphère d'une Afrique des interrogations après les
indépendances. Maintenant qu'il est donné à l’Africain la possibilité de se
prendre en charge lui-même, que faut-il faire?
En effet, étant à cette période une Afrique des
interrogations, c'était en même temps une Afrique des conflits, et beaucoup
plus de conflits de génération. Car la conduite à tenir est d'une part dictée
par les anciens qui prônent le retour à la tradition, et d'autre part un vent nouveau
qui souffle avec des jeunes venus de l’occident, ayant appris, étudié de
diverses connaissances modernes et qui voudraient faire acquérir à l'Afrique la
culture occidentale ...
C'est le combat que va se fixer notre héros Samba
Diallo ; apporter un vent nouveau en Afrique...mais les anciens, ne se
laisseront pas embarquer dans la modernité... Samba Diallo se lance avec péril
dans une aventure qui s’avère ambiguë comme peut l'être l'attrait à un
métissage culturel...et cela lui coûtera la vie...
« Je ne
suis pas un pays des Diallobé distinct, face à un Occident distinct, et
appréciant d’une tête froide ce que je puis lui prendre et ce qu’il faut que je
lui laisse en contrepartie. Je suis devenu les deux. Il n’y a pas une tête
lucide entre deux termes d’un choix. Il y a une nature étrange, en détresse de
n’être pas deux »(P164)
Une voix qui interroge et laisse largement ouverte une
brèche dans notre identité collective : la structure reptilienne de la
colonisation culturelle et idéologique influencerait toujours notre
compréhension du monde, notre rapport avec les
autres. Parce qu’elle surpasse les situations historiques et témoigne de
leur articulation commune.
Samba Diallo est venu en France dans les années 1950
poursuivre ses études débutées au Sénégal. Dans l’Enfant noir de Camara Laye (1953) ou Kocoumbo, l’étudiant noir d’Aké
Loba (1960) et bien d’autres romans africains on pouvait déjà relever la structure particulière de
l’expérience migratoire en situation coloniale ; ces romans qui décrivent les tribulations du jeune Noir – le plus
souvent étudiant – qui arrive en France”, le feraient selon un schéma
plus ou moins stable, suivant lequel “le
héros se débat, sort victorieux, ou est vaincu. Samba Diallo ne dit pas
autre chose : “Il arrive que nous soyons
capturés au bout de notre itinéraire, vaincus par notre aventure même.
Cette rencontre voulue par la
colonisation culturelle repose sur une structure de déception : elle crée les
conditions de sa propre déception comme aventure humaine. Elle s’enracine en
créant des attentes tout en faisant en sorte de ne jamais les satisfaire. Elle
s’articule sur un voyage qui comporte en lui sa propre défaite.
Le voyage de Samba Diallo a déjà
débuté dans le temps et l’espace, au sein même du pays des Diallobé, dans la
mesure où la colonisation culturelle y met en place les conditions d’un exil
qui, avant tout, est intérieur. Les notables diallobé s’interrogent sur le
bien-fondé de l’aventure occidentale. A l’image du Chef des Diallobé qui
s’interroge face à la vitalité d’envoyer ou non les enfants à l’école nouvelle
: “Peut-on apprendre ceci sans oublier
cela, et ce qu’on apprend vaut-il ce qu’on oublie ?” (P44) En fait, la question n’est pas de
savoir s’il faut aller ou non à l’école coloniale, mais de savoir si une identité
culturelle donnée peut survivre à la confrontation coloniale.
L’aventure de Samba Diallo apporte
une réponse, pour le coup, sans ambiguïté : non, on ne le peut pas. Ce qu’il y
a à oublier, c’est la relation à Dieu qui détermine celle avec le monde. La
pratique de l’islam donc, qui constitue l’assise de la société diallobé dont il
assure la permanence. Et c’est ce lien que Samba Diallo perdra en faisant
l’expérience de l’apprentissage colonial et du voyage : “(…) En venant ici,
j’ai perdu un mode de connaissance privilégié. Jadis le monde m’était comme la demeure de mon père. (…) Ici,
maintenant, le monde est silencieux et je ne résonne plus. Je suis comme un
balafon crevé, comme un instrument de musique mort”. (P162-163)
Voilà pourquoi, en choisissant des
études philosophiques, Samba Diallo a choisi, dit-il, “l’itinéraire le plus susceptible de l’engloutir. Se perdre,
c’est perdre son rapport au monde qui repose sur son rapport à Dieu. L’oubli de
son pays natal symbolique va le conduire à la déréliction et à une perte plus
mortelle encore : l’oubli des modalités de la prière.
Causes de la mort, mort de la
raison
L’identité de Samba Diallo est
établie par deux promesses : celle de la fidélité aux Diallobé, à Dieu,
fidélité qui enracine son être dans sa culture propre. Et celle fondée sur les
attentes des Diallobé, celle de devenir l’homme nouveau qui saura évaluer,
sélectionner les apports matériels de la civilisation occidentale, tout en les
protégeant de son vide spirituel. Mais Samba Diallo sera assassiné à son retour
parmi les Diallobé par le personnage du Fou, parce qu’il refuse de prier sur la
tombe de son maître, parce qu’il n’arrive plus à sentir en lui la fougue,
l’élan pour le faire.
La perte de cet élan spirituel
commence avec l’influence de Descartes. Samba Diallo adhère à l’idée que
développe le philosophe dans les Méditations
métaphysiques selon laquelle c’est la volonté de l’homme qui le fait
ressembler à Dieu. Car la volonté humaine, à l’image du Divin, est libre, libre
de faire ou de ne pas faire. Ainsi, Samba Diallo s’enthousiasme : “Le rapport entre Dieu et l’homme est d’abord
un rapport de volonté à volonté. Peut-il y avoir de rapport plus intime ?” Si la reconnaissance de la loi
divine est bien une affaire de volonté à volonté, c’est cette trop grande
proximité rationnelle avec l’ordre divin qui conduira Samba Diallo à sa perte.
Il en vient au fur et à mesure à
douter de sa foi, puis à interpeller Dieu, à Le rendre responsable : “Tu ne saurais m’oublier comme cela. Je
n’accepterais pas, seul de nous deux, de pâtir de Ton éloignement.” Il
renverse la charge de son propre oubli sur DIEU. Il en fait un objet de sa
propre volonté en posant à Dieu une alternative insensée : “Peut-être après tout. Contraindre Dieu… Lui
donner le choix, entre son retour dans votre cœur, ou votre mort au nom de Sa
gloire.” Ainsi, Samba Diallo déçoit toutes les attentes, trahit toutes
les promesses et se déçoit lui-même dans cet ultime geste de liberté de
l’esprit qui prévoit sa propre mort.
Si la mort marque l’échec de Samba
Diallo, elle constitue aussi l’espace symbolique où s’enracine la force de la
culture des Diallobé. Samba Diallo est à considérer comme un condensé du
traditionnel. Il est à la fois promesse de perpétuation des morts et des
vivants. Ainsi, il faut être attentif au fonctionnement de la mémoire du
personnage, à l’action de l’oubli et au retour de l’oublié dans le roman.
“L’oubli, qui n’est pas une passivité, une perte, mais une action contre
le passé « c’est pour Samba
Diallo l’oubli de la prière, l’oubli de la relation au monde qui définit les
Diallobé. Face à cet oubli agit la trace mnémonique « qui est retour de l’oublié désormais contraint au déguisement.”
Ce retour de l’oublié sera véritablement effectif dans la mort de Samba Diallo,
le non lieu dans lequel le conduit son voyage. Ainsi peut être lue la voix
divine qui clôt l’Aventure ambiguë
dans un dialogue avec l’esprit de Samba Diallo. Dans cette béance de l’histoire
surgit la voix des pères qui interpelle Samba Diallo et le ramène au cœur de sa
géographie intime. Cette réconciliation constitue à la fois la limite et le
point de fuite du roman.
En acceptant un oubli de surface
de la culture diallobé, la Grande royale fait le pari de la trace mnémonique :
le seul moyen pour échapper au caractère mortifère de la colonisation
culturelle est de gagner le non lieu qu’elle ne pourra atteindre. Car la
colonisation culturelle fonctionne par recouvrement et par néantisation des
savoirs antérieurs. Il leur faut donc s’effacer, sortir de la scène, mais
demeurer dans l’ombre. Créer des vides que le savoir nouveau ne pourra combler.
Mourir afin de survivre, c’est toute l’ambiguïté structurelle de cette
aventure.
Le fonctionnement de la
colonisation culturelle
La colonisation s’est à la fois développée
par la séduction des esprits que par l’exploitation économique et la coercition
des corps. La situation coloniale repose sur la mise en place d’un dispositif “à la fois politique, économique, culturel et
idéologique. Le colonisateur dispose de tous les secteurs de la société
colonisée et en use en fonction de son propre intérêt sans que soit pris en
considération – sauf pour des besoins tactiques – celui du peuple colonisé”.
Cette expropriation d’autrui se
conjugue avec l’instauration d’une relation de dépendance. Et cela commence dès
l’enfance, par l’école. La colonisation culturelle est dès le départ une
entreprise de séduction en vue d’une domination totale des colonisés. Il
s’agissait uniquement de former l’indigène pour qu’il devienne un « auxiliaire efficace et dévoué.”
Ainsi, il ne s’agit pas d’une
relation réciproque. La Grande Royale a bien compris que la diffusion de
l’école coloniale ne se fait pas selon les modalités d’une rencontre des
cultures. Tout ce que le colonisé pourra apprendre ne lui sera pas reconnu par
le colon.
La non-reconnaissance à l’égard de
l’autre ne fait qu’amplifier en retour son désir d’être reconnu comme un
partenaire d’échange et non un objet de domination. Un désir qui est déçu par
cela même qui l’avait éveillé, la transmission d’un savoir nouveau.
L’Aventure
ambiguë a le grand
mérite de présenter l’effet de la mécanique coloniale dans ce qu’elle a, au
fond, de plus décisif, son impact sur les esprits, la double relation mortifère
qu’elle introduit avec le colonisé : l’acculturation et son revers, la
déculturation, dans un même mouvement de reconfiguration des normes et des
valeurs de la société colonisée. La colonisation culturelle se développe au
moyen de l’école, qui a un pouvoir d’attirance, au sens magnétique du terme.
Face à elle, “on voit les hommes se
disposer, conquis, le long de lignes de forces invisibles et impérieuses”.
Voici en quoi réside l’ambiguïté
de la situation des colonisés : « C’est
le même geste de l’Occident qui maîtrise la chose et nous colonise tout à la
fois… dit Samba Diallo. Le fond idéologique de la colonisation se
nourrit ainsi de cet esprit positiviste qui découpe et classe le réel pour le
connaître et l’utiliser. Le colonisé est chosifié. Pour sortir de cette
relation de domination, il lui faut paradoxalement prendre place dans la
dynamique colonisatrice, adopter cette manière de penser qui considère le réel
en termes de maîtrise.
La Grande Royale a bien perçu
l’extension du front colonial en matière culturelle et le rôle de l’école comme
arme de domination. C’est le sens de son injonction aux Diallobé : “Va savoir chez eux comment l’on peut vaincre sans avoir raison.”
(P165)
Elle
prend la décision que personne n'ose prendre : envoyer l'enfant à l'école, lui
apprendre pourquoi les Européens ont défait les princes peuls avec tant de
facilité. Apprendre chez eux le savoir qui donne le Pouvoir. Ni le chef, ni le
Maître n'osent prendre parti. Entre le savoir que l'école dispensera et la
tradition qui se perdra. Où sera la plus grande richesse, dans ce qui
s'apprendra ou dans ce qui s'oubliera?
Elle ne fait rien d’autre que
retourner la tactique coloniale : dans la situation nouvelle, l’intérêt des
Diallobé n’est pas de refuser la confrontation avec ce nouveau rapport au monde
qui leur est imposé, c’est d’apprendre de l’intérieur son fonctionnement pour
en user à leur avantage.
Le mal des ardents de l’Occident
La diffusion de ce mode de pensée
et de vie fonctionne comme un champ magnétique qui réorganise les hommes sur de
nouvelles lignes de force. Mais le Chevalier, le père de Samba Diallo, va plus
loin : pour caractériser ces modalités de diffusion il emploie le lexique de la
possession, du délire : « L’Occident
est possédé et le monde s’occidentalise. Loin que les hommes résistent, le
temps qu’il faut à la folie de l’Occident, loin qu’ils se dérobent au délire
d’occidentalisation, le temps qu’il faut, pour trier et choisir, assimiler ou
rejeter, on les voit au contraire sous toutes les latitudes, trembler de
convoitise, puis se métamorphoser en l’espace d’une génération, sous l’action
de ce nouveau mal des ardents que l’Occident répand.«
C’est une vraie mécanique
d’aliénation qui est en place et la référence au mal des ardents est là pour
l’attester. Ce “mal des ardents”, ou ergotisme, est une expression par laquelle
on désignait dès le Xe siècle, en France, les intoxications
collectives de populations ayant ingéré des farines contaminées à l’ergot de
seigle. L’occidentalisation effrénée contamine donc les autres peuples qui
n’ont plus le temps d’évaluer ces nouveaux apports.
Ainsi, les colonisés ne se
trouvent pas directement devant un choix, à la croisée des chemins, partagés
entre la culture européenne et leur propre culture. Ils sont possédés par cela
même qui possède l’Occident et cette relation de subjugation crée des individus
déracinés. Les Diallobé n’ont pas le choix d’y aller ou pas, c’est ce que dit
Samba Diallo en affirmant : « Il n’y a
pas une tête lucide entre deux termes d’un choix.« Les Diallobé sont
embarqués dans cette histoire.
Le Chevalier évalue finement la
nécessité des apports techniques de l’Occident, mais aussi leur limite. L’Aventure ambiguë porte à travers
lui une critique philosophique qui pointe l’aporie de la civilisation
occidentale que la colonisation a diffusée par la force.
Selon le Chevalier, le bonheur de
l’homme se situe dans la quiétude de sa relation à Dieu. Or, pour reprendre ses
termes, « l’homme est entouré de
problèmes. Il naît dans une forêt de questions. » Il lui incombe
d’apporter des réponses à ses inquiétudes et à ses désirs, de trouver des
solutions à ses besoins. Car, insiste le Chevalier, « La civilisation est une architecture de réponses « et doit
s’évaluer en terme de confort et de liberté.
Les Diallobé, qui veulent et
doivent conquérir leur liberté, risquent un nouvel esclavage, un esclavage idéologique
qui frappe aussi l’Occident : « L’esclavage
de l’homme parmi une forêt de solutions. » C’est là toute l’ambiguïté de
la situation des Diallobé : pour échapper à une domination, ils sont conduits à
tomber sous le joug d’une autre, plus profonde.
Le Chevalier formule ainsi, dans
une discussion avec le directeur de l’école coloniale, monsieur Lacroix, le
rapport au réel qui prévaut en Occident : « Votre science est le triomphe de l’évidence, une prolifération de la
surface. Elle fait de vous les maîtres de l’extérieur mais en même temps, elle
vous y exile de plus en plus. » Voici le fond du questionnement de L’Aventure ambiguë : comment dominer
la chose sans finir par se considérer soi-même comme une chose ? Par le geste
qui colonise, la civilisation occidentale cultive en son sein ce rapport de
domination dont elle est également victime. De là naît l’inquiétude d’un
rapport au monde vidé de toute substance.
C’est pour cette raison que, dans
l’immédiat, face aux signes de la déréliction de son fils, le père de Samba
Diallo lui ordonne de rentrer au pays des Diallobé afin de « réapprendre que Dieu n’est commensurable à
rien «. La volonté divine excède l’homme de tous côtés. « Dieu n’est pas notre parent», (P175) dit
encore le Chevalier. Et cette
phrase a bien failli devenir le titre du roman de Cheikh Hamidou Kane.
Mais il est trop tard pour Samba Diallo. Dans une ultime confession intérieure
sur la tombe du Maître, il décrit ainsi son doute métaphysique : « Maître, je ne crois plus grand-chose de ce
que tu m’avais appris. Je ne sais pas ce que je crois. Mais l’étendue est
tellement immense de ce que je ne sais pas, et qu’il faut bien que je
croie ».
Au besoin de croire de Samba
Diallo, on pourrait répondre dans les termes du pari pascalien, c’est-à-dire
par la mise en jeu que le philosophe Pascal propose dans ses Pensées à ceux qui ne croient pas :
il faut se risquer à croire car on est embarqué et le résultat de ce pari sera
dans tous les cas positif : «Si vous
gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien ».
Pour Samba Diallo, c’est cependant
impossible. Samba Diallo est cet être qui ne peut plus se mettre en jeu. La
métamorphose que porte toute son aventure n’est pas complète, il n’est pas
devenu cet être nouveau qui devait porter l’avenir des Diallobé sans les couper
de leurs racines. C’est d’ailleurs cette dimension atypique de son être, dans
toute sa profondeur, qui ressurgit à la fin du roman, quand le Fou le confond
avec le Maître, attestant la force des attentes que les Diallobé placent en
lui.
Samba Diallo est cet être hors-jeu
produit par le jeu même de la logique réceptive qui constitue le ressort de la
colonisation culturelle. Le résultat de son aventure est l’aliénation : « Quelques fois, la métamorphose ne s’achève
pas, elle nous installe dans l’hybride et nous y laisse. Alors nous nous
cachons, remplis de honte. » Sa honte répond à la violence de
l’hybridation, au sens de sa racine grecque « Hubris », qui l’a frappé d’incapacité. Il est cet être à
bout de forces, « en détresse de
n’être pas deux « , selon la célèbre formule, qui ne peut rien
distinguer en lui-même, évaluer les apports respectifs des deux cultures au
carrefour desquelles il tente de se tenir. Et voici, dans ces conditions, la
sanction de son aventure, de son ouverture au monde occidental selon des
modalités coloniales. On pourrait inverser la formuler du pari pascalien : Si
je perds, je perds tout, si je gagne, je ne gagne rien.
Renée Lidwine
LANTONKPODE
(Membre
Association Aiyé Culture)
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